Aller au contenu

Lysistrata Média

Henrie Richer : « J’ai cette envie de célébrer les femmes et de parler d’elles d’une façon ou d’une autre. »

Henrie Richer est une artiste photographe, peintre et graveuse. Ses œuvres étaient exposées au mois de novembre à la Cité Audacieuse, au sein de la Fondation des Femmes à Paris. Pour Lysistrata, elle raconte la série de travaux The Red Shoe qu’elle a réalisée. La chaussure rouge y est centrale, nous questionnant sur sa propriétaire, mais aussi son abandon dans différents lieux.  

Lysistrata : D’où est venue l’idée de ces œuvres ?

Henrie Richer : En 2022, je suis rentrée dans une école d’art à Versailles. J’ai fait ça sur le tard. Faire une école d’art, c’était un rêve d’adolescente, mais j’ai raté le concours d’entrée en Angleterre, où j’ai grandi. Le premier jour [à Versailles], le corps enseignant nous a prévenu qu’on devait choisir un thème, qui se décline sur différentes disciplines. Pour moi, c’est la peinture, la photo et la gravure. Et quasiment en même temps, il y a la jeune femme iranienne qui a été arrêtée par la police des mœurs, parce que son voile, était soi-disant mal ajusté. Elle a été battue à mort. Elle s’appelait Mahsa Amini. C’était le début du mouvement Femme, Vie, Liberté en Iran. Et ça m’avait beaucoup touchée et j’avais beaucoup de colère. Donc, j’ai décidé de parler des féminicides dans mon art. Et j’ai fait quelques travaux assez explicites avec des corps, notamment celui d’une femme crucifiée. Mais ce n’est pas très subtil.

Pourquoi avoir eu envie de représenter ce sujet dans votre travail ?

Quand j’ai commencé la série, ça me tenait vraiment à cœur. Moi-même, je ne comprenais pas pourquoi, parce que je n’ai jamais été victime de violence. J’avais cette colère et je ne savais pas vraiment pourquoi. Et le seul lien personnel que j’avais avec ce sujet, c’est ma sœur aînée qui avait vécu pendant deux ans avec un homme qui la battait et qui a essayé de la tuer. Mais je vivais déjà en France, je n’en ai pas été témoin. Donc je ne sais pas si c’était à cause de ça. Et puis j’en ai parlé avec ma sœur, lors d’une visite, et elle m’a appris que ma mère avait été frappée par mon père. Et que ma grand-mère, avait été plus que battue par son mari allant jusqu’à l’hospitalisation, la dépression et une tentative de suicide. Je me suis dit que c’était un héritage de violence, de traumatismes, dont je n’étais pas consciente. Ce qui est bien, c’est que ça s’arrête avec moi. Moi, je n’ai pas subi ça, mes filles non plus. Donc ça a expliqué pourquoi ça me tenait autant à cœur de travailler sur ce sujet. À mes yeux, en tout cas, c’est une des explications. 

Quelle métaphore avez-vous décidé d’utiliser pour représenter les corps des femmes tués par leurs compagnons ou ex-compagnons ?

J’ai pensé à mes chaussures rouges et j’ai fait toute cette série depuis trois ans sur ces fameuses chaussures. Cette paire est la mienne que j’ai acheté en Italie pour le réveillon à Venise. Nous étions allés à un concert à l’Opéra. J’ai acheté une longue robe rouge et mes chaussures rouges. Depuis, je les appelle mes chaussures opéra. C’était une soirée magique, un peu hors du temps.

La chaussure rouge prend la place du corps d’une femme qui a été violentée ou assassinée et en particulier le féminicide par conjoint. La chaussure rouge, on la retrouve à travers l’histoire, aussi bien dans l’art que dans la réalité. Parce que le rouge était un pigment qui coûtait très cher, fait à partir de cochenille. Par exemple, le roi Louis XIV, il avait des chaussures rouges et personne dans sa cour n’avait le droit d’avoir des chaussures ou des étoffes de cette teinte-là. De même pour les papes qui avaient des chaussures en cuir rouges et se faisaient enterrer avec. C’est un symbole de puissance pour les hommes.  

Il y a aussi la semelle rouge des chaussures Louboutin qui indique la richesse. Et les chaussures à talon aiguille sont des symboles de puissance et de sensualité des femmes, mais aussi une soumission quelque part. J’ai retrouvé tous ces aspects de richesse, de pouvoir, mais aussi de soumission avec ma chaussure. Quand j’ai commencé à peindre ma chaussure, je n’étais même pas consciente de toutes ces choses. J’ai réalisé que c’est un symbole qui revient souvent. Il y a par exemple les chaussures rouges de Dorothée, dans Le magicien d’Oz. 

La peinture se mêle à la photographie et à la gravure dans les œuvres. ©Henriericher

Pourquoi faites-vous des femmes un sujet central dans vos œuvres ?

Même quand j’étais peintre amateur, j’ai toujours peint les femmes, les corps. J’avais cette envie de célébrer les femmes et de parler des femmes d’une façon ou d’une autre. Mais avec un regard de femme quand même.

Êtes-vous féministe ?

Je me suis toujours considérée féministe et je ne supporte pas la violence entre les personnes, ni des gestes violents ni des cris. J’ai beaucoup de mal avec ça. Mes filles ont écouté tous mes discours féministes : il faut être indépendante, avoir un salaire, son propre compte en banque, enfin toutes les choses comme ça. On a le droit au respect de la part des hommes. Cela dit, je ne comprends pas qu’une femme ne puisse pas être féministe. Surtout si on regarde dans le dictionnaire Ce que j’ai fait par curiosité. Tout ce qui est dit, c’est que le féminisme, est le souhait d’avoir l’égalité : l’égalité des chances, l’égalité des salaires.

Vous êtes devenue artiste relativement tard dans votre vie.

Ma pratique artistique est une revanche pour moi. Parce que j’ai deux filles. Ma première fille est polyhandicapée. Donc, elle est née handicapée, intellectuelle et physique. Ce qui était un choc énorme. J’avais 25 ans à l’époque. J’avais fait des études, j’avais un Bac+5 et je pensais faire carrière. Et l’arrivée de cet enfant malade et dépendant a tout changé. Ce que j’avais imaginé pour ma vie, était fini. C’est une personne qui a besoin d’aide et de surveillance et de soins 24h sur 24h. Donc, après sa naissance, j’ai très peu travaillé, parce que c’était compliqué de la faire garder. J’ai passé 20 ans à m’occuper d’elle et de sa sœur, avec une frustration quand même énorme.

J’avais prévu d’être indépendante, de travailler, d’avoir une carrière, mais ce n’était pas faisable. Quand ma fille aînée a eu 20 ans, elle a intégré un foyer d’adultes. À ce moment-là, c’était un nouveau départ pour moi. J’avais la chance de ne pas être obligée d’avoir un travail alimentaire, grâce à mon mari, qui gagnait bien sa vie. Je me suis demandée : qu’est-ce que je fais avec la prochaine partie de ma vie ? Et c’est là que j’ai commencé à me former en peinture, en dessin et en photographie.

Pourquoi c’était aussi important pour vous de retourner vers l’art ?

J’ai vraiment senti pendant toutes ces années la pression de la société. Tout ce que je devais faire, jongler entre tout, m’occuper de tout le monde. J’étais soit “la maman de” ou “la femme de”. J’avais l’impression que je n’existais pas en tant qu’individu. C’est très courant chez les personnes qui sont aidantes.

Pouvoir me plonger totalement dans ma pratique artistique et exprimer à travers elle toutes ces pressions. Il y a la violence physique, mais il y a aussi la violence psychologique, émotionnelle et parfois financière. J’ai joué mes frustrations dans l’art. Mon œuvre, c’est une longue expérience de vie de femme.