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Lysistrata Média

Faut-il envisager une minute de silence pour chaque féminicide ?

Une minute de silence pour un militant néonazi, aucune pour les victimes de féminicides. Le contraste interroge la hiérarchie symbolique des hommages rendus par l’Assemblée nationale. Alors que les violences faites aux femmes sont proclamées grande cause des deux quinquennats, pourquoi la République ne consacre-t-elle toujours pas ce geste solennel à celles qui en meurent ?

Le 12 février à Lyon, le militant de l’ultradroite suprémaciste et néonazie Quentin Deranque est tué lors d’un affrontement avec des antifascistes. Après des récupérations politiques et des accusations de toutes parts de l’hémicycle, une minute de silence est observée le 17 février. Au-delà du fait de rendre hommage à un antirépublicain dans les institutions de la République ce qui est à minima antinomique, pourquoi accorder une minute de silence à ce genre d’individu et non aux victimes de féminicides ? D’autant plus que la lutte contre les violences faites aux femmes a été érigée en grande cause des quinquennats d’Emmanuel Macron. Une pétition a été lancée en ce sens. Elle demande qu’un hommage symbolique républicain soit rendu pour chaque victime de féminicide. Au 3 mars 2026, on compte 20 femmes tuées par leurs conjoints.

D’où vient la minute de silence ?

Quand on dit rendre hommage à quelqu’un, plusieurs moyens nous viennent en tête. Mais la manière la plus connue est d’observer une minute de silence. La première itération moderne de cette commémoration remonte au 13 février 1912 au Portugal. José Maria Da Silva Paranhos, un des premiers diplomates à reconnaître la jeune république portugaise, décède. Le Sénat décide de se silencier non pas pendant une, mais dix minutes !

 

Cependant, c’est surtout au lendemain de la Première Guerre mondiale que la minute de silence devient plus universelle. En France, c’est en 1919 qu’est décidé de rendre un hommage aux soldats morts pour la nation. Face aux cris et aux joies de l’annonce de l’Armistice, Raymond Poincaré choisit une manière plus grave et adaptée de commémorer cette triste période. Finalement, la première minute de silence sera observée le 11 novembre 1922, officialisant le caractère commémoratif de cette journée. Remplaçant, ou s’ajoutant aux messes et autres cérémonies religieuses, permettant à tous de se rassembler de manière laïque autour de ce qui fait la République.

La symbolique de la minute de silence à l’Assemblée nationale

Chaque minute de silence est un moment fort. Dans l’Assemblée nationale, le lieu du débat en France, l’arène politique par excellence, un lieu d’affrontement bruyant, le silence règne. Un fait rare qu’il en est un évènement. Un événement parce que l’Assemblée fait corps l’espace d’un instant. Les députés considèrent que, malgré leurs différends politiques majeurs, le moment est plus important que tout le reste, et ils doivent afficher une image d’unité face à une situation donnée. De plus, en bouleversant son agenda, la République française témoigne de son respect, s’associe à la peine des victimes et de ses proches, et reconnaît à travers cet acte, la situation officiellement. La symbolique de cet acte est profonde.

 

D’après une étude du Monde, entre 1998 et 2016, la fréquence des minutes de silence a été multipliée par 3, passant de 5 à 16 par an. À la base, les députés en observaient principalement pour les soldats morts au combat, les commémorations et les catastrophes. Puis l’Assemblée  commence à se silencier pour les décès de députés, de personnalités politiques nationales et internationales importantes, de personnalités publiques, pour les victimes d’attentats bien-sûr, et également pour les victimes d’assassinats. Énormément de nouvelles raisons pour observer de nouvelles minutes de silence.

 

Et dans le lot, une minute de silence a été faite pour un auteur de féminicide. Le 17 novembre 2008, le député UMP Jean-Marie Demange, se suicide. Mais avant de retourner le canon de son arme contre lui, il roue de coup Karine Albert avant de lui tirer une balle dans la tête. Pourquoi ? Sa compagne lui avait annoncé vouloir le quitter. Ayant perdu les élections municipales de Thionville quelques mois plus tôt, l’ancien médecin ne pu supporter une frustration de plus. La France a rendu un hommage national à cet homme. À l’inverse, aucune minute de silence n’a encore été observée pour une victime de féminicide.

À quand une minute de silence pour les victimes de féminicides ?

Mais alors pourquoi ne pas respecter une minute de silence pour les victimes de féminicides ? Après tout, il s’agit quand même de la grande cause du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, puis du second puisque 143 féminicides ont été commis en France en 2021, soit 20 de plus qu’en 2017, année de sa première élection. 

Pour rappel, il reste difficile d’identifier un féminicide, la qualification juridique étant encore floue et les critères de comptage différents en fonction des organismes. Néanmoins, en prenant aussi en compte les tentatives de féminicides, 1 283 femmes ont été concernées en 2024 selon le rapport de la mission interministérielle pour la protection des femmes. Malheureusement, il ne suffit pas d’énoncer des paroles pour qu’elles se réalisent. “Sans moyens, pas de miracles” comme le rappelle régulièrement le collectif féministe NousToutes luttant notamment contre les violences sexistes et sexuelles.

Aujourd’hui, il est inscrit dans la loi que la minute de silence « a vocation à être systématique pour les militaires, gendarmes ou policiers tués en service, pour les décès de personnalités importantes du monde politique français, pour les actes de terrorisme en France ainsi que pour ceux d’ampleur commis à l’étranger ». Il serait donc possible d’y ajouter les victimes de féminicide et faire un acte fort en accord avec les discours tenus par le Président. La pétition en ce sens ne compte malheureusement à peine plus de 150 signatures.

 

Ceux qui estiment que ce serait excessif devraient savoir que, selon l’étude du Monde citée précédemment, une minute de silence dure en moyenne 32,47 secondes sur les bancs du Palais Bourbon. Sur une journée entière, les parlementaires devraient pouvoir s’en accommoder. Et si ces minutes de silence venaient à se multiplier au point de les lasser, peut-être cela contribuerait-il à leur faire prendre conscience de l’ampleur du problème et à les inciter à agir davantage pour la protection des femmes.




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