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Lysistrata Média

Jacqueline Bongard, présidente du CIDFF 21 : “On n’a pas suffisamment d’argent pour accueillir tout le monde”

Depuis plus de 20 ans, Jacqueline Bongard est présidente du CIDFF 21 (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles de Côte-d’Or). Chaque jour, le centre accueille quelques femmes sur des questions de droit mais aussi en cas de violences. Malgré les difficultés de financement rencontrées en 2025, Jacqueline Bongard ne compte pas baisser les bras.

Lysistrata : Comment fonctionne le CIDFF ?

Jacqueline Bongard : Le principal service au départ, au moment de la création, était des permanences d’accès aux droits pour les femmes. On peut recevoir des hommes, mais c’est quand même à 75 à 80 % des femmes qui sont reçues. Ce service est financé par l’État. D’autres permanences sont aussi mises en place sur le territoire local et notamment dans des communes rurales. En Côte D’or, il y en avait 20 jusqu’à l’année dernière et nous avons dû en supprimer certaines. La périodicité, c’est entre la semaine et le mois, en fonction de la nécessité, le nombre de rendez-vous, etc. On peut y poser des questions, toujours gratuitement et anonymement, sur des tas de sujets de droit : le droit de la famille, principalement, séparation, divorce, la garde des enfants mais aussi sur le droit du travail, le droit des étrangers.

Dans les permanences 2111 demandes ont été traitées en 2025. Dans le détail, c’est 45 % en droits de la famille, 45 % en droits du travail, 5% en droits des étrangers, et 5% en parentalité, conjugalité.

L : Quels sont les autres services que vous assurez ?

Jacqueline Bongard : On a un service qui s’appelle la médiation familiale, qui existe depuis pas loin de 10 ans. C’est en conventionnement avec la CAF. L’idée, c’est de dire, quand il n’y a pas de violence, quand on est dans du conflit, on peut faire des médiations. Si la médiatrice ressent qu’il y a de la violence, qu’il y a de l’emprise dans le couple, elle va refuser la médiation. Elle est formée pour ça.

Ensuite, on a quelque chose qui existe depuis 15 ans au moins : la prévention à l’égalité femmes-hommes. On va dans les écoles primaires, les collèges, les lycées, à la fac… On peut même aller dans une entreprise, si on nous le demande. En fonction des âges des personnes, on travaille avec des outils qui nous permettent de faire leur ressentir ce qu’on entend par égalité, ce qu’on entend par violence, ce que c’est qu’un stéréotype de sexe, ce que c’est le consentement, etc. 

On se déplace aussi à l’école de gendarmerie pour former les futurs gendarmes. On leur explique tout ce qu’on fait, que s’ils sont sur un territoire quelque part, dans n’importe quel département, ils peuvent trouver un CIDFF. Ils peuvent envoyer des personnes s’il y a des questions de droits auxquelles ils ne savent pas répondre.

Vous leur expliquez tout cela dans le cas où, plus tard en intervention, ils tombent sur des situations de violence ou ce genre de choses pour avoir des ressources ?

Exactement. Et il y a d’autres associations qui viennent leur expliquer la même chose, notamment pour des personnes en situation de handicap

Qu’est-ce que le centre « aviv » ?

Ce service est dédié à l’accueil et l’accompagnement juridique et psychologique des personnes victimes de violences sexistes et sexuelles, hors violences conjugales et viols conjugaux, qui sont traités par l’association Solidarité Femme. Cela dit, ça nous arrive d’avoir des victimes de violences conjugales, on les reçoit au niveau juridique et après, on les envoie pour l’accompagnement à Solidarité Femme. On a ouvert le centre le 1ᵉʳ juillet 2024. Et il y a une vraie demande : viols, agressions sexuelles, violences, harcèlement au travail, harcèlement de rue, inceste et mise en prostitution forcée…

Cela représente combien de personnes accueillies ?

En 2025, on a accompagné 104 personnes, dont 95% sont des femmes. Parmi les violences/ crimes subi(e)s, 38 % sont des viols, 23 % sont des violences et 17 %  des incestes. La part d’inceste est énorme. On ne s’attendait pas à ça. Alors, évidemment, ce sont souvent des adultes qui font une levée de traumatisme.

Remarquez-vous une augmentation du nombre de personnes victimes de violences ?

On peut signaler que le pourcentage de déclarations de violences a augmenté depuis 2017, puisqu’on était en dessous de 10 %, et cette année, 38 % de bénéficiaires du service d’accès aux droits sont victimes de violences. Avec notamment 67 % de violences conjugales et 12 % de violences intrafamiliales.

Les gens disent que la violence augmente. Non, la violence n’augmente pas, c’est juste que les gens s’autorisent plus à le dire. Ce n’était pas 10 % de violences, c’était 10 % de révélations des violences qui sont passées à 38 %. Depuis plusieurs années, on dit aux victimes de parler mais on ne nous a pas donné un euro de plus pour les accueillir.

Vous n’avez pas eu d’augmentation de subvention depuis combien de temps ?

Depuis 1997. Non, je ne rigole pas.

On a eu 3 000 euros, il y a à peu près six ans. Et là, en 2025, avec les problèmes de financement qu’on a eus, on a eu une subvention exceptionnelle, qu’on essaie de garder pour l’année à venir. On espère conserver une enveloppe plus importante de la part de la préfecture. Mais même avec cette somme, on ne peut pas embaucher de nouvelles personnes à plein temps, il faut couper en petits bouts.

Durant l’année 2025, des retards dans le versement des subventions étatiques ont été dénoncés par plusieurs associations d’aide aux femmes. Comment cela s’est passé chez vous ?

Quand on a eu ces difficultés, on était sept personnes, mais ça ne faisait pas sept équivalent en temps plein. Et là, on est descendu à cinq personnes. Mais on est en train de remonter. On a rembauché une secrétaire, donc c’est très fluctuant. Et à temps plein, il n’y a que trois personnes. Nous, ce qu’on voudrait, c’est augmenter un petit peu le nombre de personnes travaillant pour l’association, notamment pour la partie d’accès au droit.

Pourquoi la prévention auprès des plus jeunes est si importante pour vous ?

C’est comme si tu avais un bateau plein de femmes victimes de violences. Tu les accueilles, tu les accompagnes, tu les soignes, tu les suis en psychologie, etc. Mais, tu ne fais rien pour qu’il ne continue à se remplir. Ça fait un peu bête, mais pour moi, c’est clair.

Donc, il faut faire de la prévention. Il faut évidemment qu’on ne laisse pas les femmes victimes comme ça, toutes seules dans leur bateau. On les accueille, mais si on ne fait rien pour que le bateau ne continue pas de se remplir, à un moment, il va couler parce que là, nous, on n’a pas suffisamment d’argent pour accueillir tout le monde.

Depuis quelques années, les droits pour les femmes reculent de plus en plus dans le monde, est-ce que vous aussi, vous l’observez dans vos actions ?

Ça fait un an et demi que je dis qu’un jour, il va y avoir un meurtre des masculinistes dans un groupe de femmes, parce que nous, on a déjà été menacées, pendant une manifestation. Je suis persuadée que ça va arriver, c’est inévitable, vu comment les jeunes garçons se font remonter. Ce sont des gamins, qui n’ont même pas 25 ans et tous les discours, ça les renforce dans leur “virilité”. Et en plus, ils y trouvent une certaine gratification. Donc, si déjà, il n’y avait plus la gratification, ça serait déjà bien, mais ils ne veulent pas la laisser filer. Il faut croire qu’elle est bonne. Quand on réfléchit, 97 % des personnes en prison sont des hommes.

Il faut qu’on élève nos garçons comme on élève nos filles.

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