“Première Dame”. Une expression qui revient constamment pour parler de la conjointe du président. Un statut qui n’existe pas dans la loi, mais qui coûte cher à celle qui le porte. Abandon de carrière, perte d’identité, objectification et sexisme : faisons disparaître cette fonction d’un autre temps.
Brigitte Macron, Carla Bruni, Bernadette Chirac : toutes sont connues pour avoir été les femmes de présidents pendant les périodes d’exercice de ceux-ci. Mais toutes ont aussi vu leur identité se dissoudre dans un titre que la République ne reconnaît même pas officiellement, celui de “Première Dame”. À chaque élection présidentielle, la question resurgit. Avec qui partage-t-il sa vie ? Que dit-elle de lui ? Son rôle est fantasmé, sa présence dans les médias récurrente et ses actions cantonnées à la représentation du couple présidentiel, au détriment d’une carrière à l’abandon. Quelle place accordons-nous à la conjointe du président ? Une exposition bien trop importante pour une citoyenne comme les autres, dont l’identité ou l’apparence ne devrait pas poser question.
Un titre sans existence légale
L’appellation “Première Dame” a été importée des États-Unis, où elle figure dans la loi depuis 1978 sous les termes “first lady”. Il existe même un acronyme dédié : “Flotus”, pour “First Lady of the United States”. Toutefois, si nous entendons régulièrement l’expression de “Première Dame” en France, rappelons tout de même que ce statut n’existe pas. C’est le cas dans presque tous les pays européens, excepté pour les monarchies constitutionnelles. Toutefois, l’enveloppe financière est définie par l’État, et la “Première Dame” ou “Reine consort” est cantonnée à un rôle de représentation. Alors nous devrions plutôt dire “la compagne de”, ou “la femme de”. Mais pour ne pas renvoyer l’existence de madame au pouvoir de monsieur, on vous encourage plutôt à simplement l’appeler par son nom. Ah non, celui-ci est aussi le marqueur de l’homme… Vive l’adoption du double nom !
La bénévole officielle de la République
Pour revenir à Brigitte Macron-Trogneux, elle n’est pas élue ou nommée. Mais elle joue, de fait, un rôle politique. Un problème pointé à plusieurs reprises. En 2017, 300 000 citoyens avaient signé une pétition exprimant le rejet du statut de “Première Dame”. Ce à quoi, Emmanuel Macron avait répondu par la publication d’une charte “de transparence relative au statut du conjoint du chef de l’État.” Un moyen d’éteindre le début de polémique en précisant les fonctions et moyens de la locataire de l’Élysée.
Elle est cantonnée aux missions de “supervisions et de “représentations” aux côtés du président de la République lors des sommets et dîners importants, tout en soutenant par sa visibilité les “manifestations à caractère caritatif, culturel ou social ou qui participent au rayonnement international de la France”. La charte précise que la “Première Dame” n’est pas rémunérée, mais qu’elle dispose de deux conseillers et d’un secrétariat qui font partie intégrante du cabinet du chef de l’État.
Une carrière sacrifiée sur l’autel appelé Élysée
Devenir “Première Dame” n’est pas une élection. C’est une désignation par procuration imposée par l’élection d’un mari à la présidence de la République. Elle s’accompagne d’une quasi-exigence puissante : une forme d’abandon de soi. En théorie, aucune obligation. Mais peut-on vraiment parler de liberté quand le rôle attendu par le protocole et l’opinion publique ne laisse aucune place à une autre vie ? C’est le cas de Brigitte Macron qui avait cessé d’enseigner voyant son mari grimper dans les sondages. Un choix présenté comme libre, qui lui coûte quand bien même sa vocation première.
La tradition voulant des “Premières Dames” qu’elles soient présentes aux réceptions et sommets les oblige à mettre leurs carrières au moins entre parenthèses le temps du mandat. C’est ce qu’ont fait Valérie Trierweiler, ex-compagne de François Hollande, et Carla Bruni, compagne de Nicolas Sarkozy. La première a continué à écrire à un rythme espacé et la seconde n’a sorti qu’un album sur les 5 ans de présidence du “Petit Nicolas”.
La “Première Dame”, par la pression populaire, médiatique, et les traditions, doit abandonner son identité professionnelle. Être l’espace d’un mandat “la femme de”, en étant logée, nourrie, blanchie grâce à son mari. Une période sans salaire, une carrière hachée qui peut entraîner un futur précaire au moment d’une retraite solitaire. De leur côté, les présidents pourront profiter de leurs pensions équivalentes à 6 000 euros bruts par mois.
Photographiée et jugée pour être réduite à belle ou manipulatrice
Si son activité officielle reste conscrite, sa présence médiatique est marquée, notamment liée au problème du modèle républicain français. La démocratie donne beaucoup de pouvoir au Président. Le mythe de “l’homme providentiel” pouvant sauver le pays est mis en avant durant toute la campagne. Et un passage obligé est la présentation du couple, notamment dans Paris Match. Ce dernier doit représenter les Français, avoir l’étoffe de l’adjectif “présidentiable”.
C’est alors que poignent les pires remarques. Tous les citoyens et commentateurs politiques donnent leurs avis sur “la femme de”. Représente-t-elle assez la classe et la beauté française ? Son apparence est-elle suffisamment correcte pour en faire un atout diplomatique ? Ces habitudes de la vie politique nationale transforment la femme en un objet, un physique.
À cela s’ajoutent les rumeurs et fantasmes qui n’ont jamais cessé de circuler, et dépeignent la conjointe du chef d’État comme une manipulatrice, capable d’user de ces charmes pour dicter les décisions à prendre. Elle est la “conseillère spéciale du Président”, ou celle qui “chuchote à l’oreille sur l’oreiller”.
Brigitte Macron dernière “Première Dame” ?
Le statut de “Première Dame” doit disparaître. Non pas parce que la conjointe du président n’existe pas, mais précisément parce qu’elle existe. En tant que personne, citoyenne, professionnelle et bien au-delà du rôle qu’on lui impose. La peoplisation du couple présidentiel n’est pas anodine : elle crée un appel d’air pour toutes les formes de sexisme ordinaire. Quand 300 000 personnes signent une pétition contre le statut de “Première Dame”, on pourrait y voir un élan féministe. Sauf que son initiateur, Thierry Paul-Valette, a enchaîné avec une deuxième pétition. Cette fois pour dénoncer les jupes trop courtes de Brigitte Macron, ses robes “bling-bling”, et lui rappeler qu’elle n’était “pas une rock star”.
Voilà où mène la fascination collective pour la vie privée d’un Président aux pouvoirs forts. Tant que la République continuera d’exhiber sa “Première Dame” comme un accessoire du pouvoir, elle offrira au sexisme un terrain d’expression. La solution n’est pas un meilleur statut ou une charte plus transparente. C’est l’effacement de cette fonction fantôme d’un autre temps. Non pas comme symbole d’une défaite face au machisme et la misogynie. Mais pour que la prochaine femme, ou le prochain mari de Président puisse, simplement, continuer à être elle ou lui-même.
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