Qui est la meilleure personne dans le rap ? À cette question, on cite presque toujours un homme, comme si les femmes étaient automatiquement exclues de la conversation. En 2023, Billboard plaçait la première rappeuse, Nicki Minaj, seulement en 10ᵉ position de son classement. Cette invisibilisation des femmes dans le hip hop n’est pas anodine : elle reflète les dynamiques de pouvoir d’un genre musical historiquement dominé par les hommes.
Naissance d’un mouvement
Le terme « hip hop feminism » prend son envol en 1999 avec la publication de When Chicken Heads Come Home to Roost de l’autrice et journaliste Joan Morgan. Dans son essai, elle propose une nouvelle approche : « Il nous faudrait un féminisme qui posséderait la même conscience fondamentale que tout connaisseur de hip-hop possède déjà : on ne peut pas trouver la vérité dans la voix d’un seul rappeur, mais dans la juxtaposition de plusieurs voix. » (traduction de la rédaction) Ce mouvement culturel, intellectuel et politique investit les plateformes numériques et ouvre de nouvelles voies pour l’engagement politique, initialement des femmes noires dans le rap, cherchant à redéfinir leurs identités et à remettre en question les idéologies racistes et sexistes.
Un genre misogyne ?
Le hip hop traditionnel véhicule depuis longtemps une culture machiste problématique. Comme l’analyse le chercheur Steven Gamble dans Digital Flows : Online Hip Hop Music and Culture, les femmes noires sont mises en scène dans les clips vidéo « comme des accessoires sexuellement disponibles, représentées de manière réductrice comme quasi-pornographiques et positionnées pour le regard hétérosexuel masculin » ( traduction de la rédaction). En plus de l’esthétique caricaturale habituelle de ces vidéos (voitures de luxe, liasses d’argent), qui servent à la démonstration de pouvoir et de puissance masculins, on voit des femmes représentées comme des « objets de plaisir érotisés », généralement réduites à des gros plans de parties du corps sexualisées.
En 2020, lorsque des artistes comme Cardi B et Megan Thee Stallion performent leur titre WAP, s’appropriant leur corps et leur sexualité sur scène et dans leur clip, un « double standard » flagrant apparaît : elles sont largement critiquées. Cela dépasse d’ailleurs l’esthétique et la mise en scène du corps féminin, puisque ça touche les textes eux-mêmes. Megan Thee Stallion dénonce cette dynamique dans une interview pour NME en 2023 : « Un homme pourrait se mettre à rapper sur sa consommation de drogue et le fait de prendre du plaisir avec quatre femmes en même temps, et personne n’aurait de problème avec ça » (traduction de la rédaction). Quand, pour les artistes féminines, évoquer ouvertement sa sexualité et la mettre en scène est jugé inapproprié – en plus grande majorité par des hommes.
Reprendre le contrôle du narratif
Cette sexualisation du corps des femmes par des femmes divise. Certaines critiques y voient de la misogynie internalisée. D’autres argumentent que cette expression par la danse et la performance témoigne au contraire d’une libération du corps féminin et d’une volonté d’empouvoirement, voire même de sex-positivité. Les artistes féminines reprennent ainsi le contrôle de leur image de femme noire, trop souvent instrumentalisée.
En 1998, la sortie de l’album The Miseducation of Lauryn Hill marque un tournant majeur. Dans ses textes, Lauryn Hill aborde l’amour, les relations, la maternité d’une femme noire avec une vulnérabilité assumée, servant d’hymne à toutes celles qui se reconnaissaient dans ces paroles.
Une pluralité de voix
Aujourd’hui, une nouvelle génération incarne cette réappropriation. Doja Cat, Princess Nokia, Noname, Akua Naru, Doechii, ou encore Little Simz portent cet héritage et le font rayonner à l’international.
Ces rappeuses font de leur identité noire et de leur féminité des sources de fierté assumée. Elles normalisent des expressions de sexualité qui contestent les stéréotypes stigmatisants et bousculent les codes d’un genre longtemps dominé par les hommes. Dans leurs textes, elles abordent sans filtre leurs expériences, leurs luttes et leurs désirs, créant des espaces où d’autres femmes peuvent se reconnaître, s’affirmer et s’émanciper.
La richesse du hip hop féminin réside dans la diversité des profils. Si certaines artistes correspondent davantage aux critères valorisés par une vision progressiste petite-bourgeoise, d’autres se distinguent par un discours plus direct et sexuellement explicite. Selon Joan Morgan, toutes ces voix comptent. Loin d’être hors-catégorie, les rappeuses redéfinissent le hip hop et incarnent une vision du hip hop féministe : la vérité émerge de la richesse de leurs multiples voix et est émancipatrice.