Lorsque Sandrine Rousseau interpelle le gouvernement sur la réforme des retraites, un député lui intime d’“éviter d’hurler”. De la réaction exemplaire de Yaël Braun-Pivet aux insultes d’un autre âge, cet épisode ravive un constat tenace : en France, la parole politique n’a pas la même signification si l’on est un homme ou une femme.
La scène se déroule le 12 novembre dernier. À l’occasion des questions au gouvernement, Sandrine Rousseau, députée EELV, interroge le groupe présidentiel sur la réforme des retraites. Après la réponse de Marc Fesneau, le député UDR Gérault Verny demande un rappel au règlement contre Sandrine Rousseau. “Est-ce que vous pourriez éviter d’hurler quand vous prenez la parole ? Vous nous cassez les oreilles !”, dit-il. Le volume de l’hémicycle monte d’un cran. Sur les bancs du centre et de la gauche, les députés s’égosillent devant cette remarque aussi minable que profondément violente et sexiste. Ni une ni deux, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet interrompt Gérault Verny. Rappelant au passage les règles de bienséance, ou juste la loi puisque l’outrage sexiste est un délit, faisant de ce moment un exemple. Les crieurs se lèvent alors pour l’applaudir dans sa décision, exprimée avec toute la force qu’elle nécessite. Il s’agit toujours d’un moment important quand, peu importe leurs camps, les élus se lèvent ensemble. Comme pour dire qu’au-delà de toutes les divergences politiques qui existent et qui les éloignent, ils doivent se retrouver autour de certains sujets sur lesquels il est impossible de bouger les lignes. On rappellera, non sans malice, que le pan droit allant de LR au RN ne s’est pas levé, et n’a pas même daigné applaudir. L’arc républicain tant recherché est peut-être à trouver sur les bancs de ceux qui ont levé leurs fesses.
L’Assemblée nationale : un lieu de débat
Faisons-nous l’avocat du diable. Sandrine Rousseau a-t-elle hurlée ? L’intervention de ce cher député UDR serait alors légitime. Absolument pas. Dans son intervention, Sandrine Rousseau évoque le sujet du financement de la réforme des retraites, et de toutes les formes d’impôts inégalitaires qui frappent les plus pauvres. L’émotion a toute sa place dans cette déclaration. Allier l’ethos et le pathos reste le meilleur moyen de convaincre. Cette émotion s’accompagne naturellement d’une élévation de la voix. Mais l’Assemblée nationale a toujours été le théâtre d’affrontements. Un lieu bruyant où les députés sont chahutés. Par conséquent, ils parlent fort pour se faire entendre. En 1848 déjà, Hippolyte Detours peine à énoncer son discours alors qu’il cherche à consacrer le suffrage universel alors menacé.
Le citoyen Detours. “Dans ce cas, quel est votre devoir !…. (Aux voix ! Aux voix !).”
Le citoyen président. “Attendez que l’orateur ait terminé ses développements.”
Le citoyen Detours. “Ce sont ceux qui disent « Aux voix » dont je redoute les intentions et les projets contre le suffrage universel ! (Exclamations diverses).”
L’intervention de Gérault Verny n’est que purement misogyne et honteuse. Jamais il se serait permis de prononcer ces mots à l’encontre d’un collègue masculin.
Pas besoin d’ouvrir la bouche pour être victime de sexisme en politique
Souvenez-vous de l’épisode de la robe de Cécile Duflot ! Alors ministre du Logement en 2012, elle répond à une question au micro du gouvernement, laissant apparaître son vêtement à fleurs bleues. Stupéfaction et hurlement sur les bancs de l’UMP ! Impossible pour elle de prendre la parole. Comble de cette histoire, Cécile Duflot a porté cette robe en raison des réactions qu’avait provoquées son jean, porté quelque temps avant en conseil des ministres. “Peut-être avait-elle mis cette robe pour qu’on n’écoute pas ce qu’elle avait à dire”, se justifiera Patrick Balkany. Dégoutant.
Le vieux réflexe de l’hystérisation
Tous les arguments sont bons pour décrédibiliser une femme politique. L’un symbolise ce sexisme : “hystérique”. Sandrine Rousseau se l’est souvent vu apposer. Ses prises de positions féministes et écologiques semblent trop radicales à ses adversaires politiques qui, au lieu d’argumenter rigoureusement ad rem, préfèrent tenter de la décrédibiliser ad personam. Dans Le Deuxième Sexe paru en 1949, Simone De Beauvoir y décrit les “crises d’hystéries féminines” et la mobilisation de ce concept au service du discrédit des femmes. “Elle est hystérique”, “elle est folle”, “elle fait une crise”, “elle a ses règles” : toutes ces remarques immondes convergent dans le même sens. Ne pas répondre sur le fond, et ramener la femme en face à sa seule condition de femme, incapable de réfléchir car pervertie par son utérus. Parce que c’est cela dont il s’agit. Le terme provient du grec hystéra, signifiant littéralement “utérus”. Le mot “hystérique” a d’abord été employé en parlant des femmes possédant “des troubles psychiques”, mais toujours en lien avec l’appareil génital de celles-ci. Notez ici que quand une femme en colère sera qualifiée ainsi, un homme sera vu comme sûr de ses idées et avec du caractère.
Devant cet épisode aussi pathétique qu’incendiaire, nous ne pouvons nous empêcher d’être exaspérés. Le sexisme est banalisé jusqu’au sommet de nos institutions. Heureusement encore réprimé par les garde-fous de ces dernières, mais pas par tous. Il est d’autant plus énervant de voir cela dans la bouche d’un élu de la nation, censé nous représenter et soumis à l’exigence d’exemplarité. Exiger l’exemplarité, c’est exiger que ceux qui nous représentent cessent de normaliser des violences ordinaires et s’engagent clairement du côté de l’égalité, valeur fondatrice de notre démocratie. Le respect des femmes n’est pas une opinion morale : c’est un fondamental politique.