Implanté en Côte-d’Or, le réseau NON crée un lien et forme le personnel de santé aux violences faites aux femmes. Floraine Monnot, médecin généraliste et Silwa Mallouh, sage-femme libérale et sexologue font partie du réseau. Elles travaillent toutes les deux à la Maison de Santé de Saint-Jean de Losne.
Lysistrata : Comment est né le réseau NON ?
Silwa Mallouh : Les deux co-présidentes ont fait le diplôme universitaire (DU) “violences faites aux femmes vers la bientraitance”. C’est comme ça que Charlotte Lallemand et Caroline Chauvet se sont rencontrées au départ. Charlotte Lallemand est gynécologue obstétricienne et Caroline Chauvet est médecin généraliste.
Et à la fin du DU, Caroline Chauvet, s’est dit “en fait, c’est bien, parce qu’on nous dit de bosser en réseau, mais qui est formé et qui a fait ce même DU ?” Charlotte Lallemand avait fait le même DU. Elles se sont mises en contact. Elles se sont dit, il faut qu’on crée un réseau en Côte-d’Or, parce qu’on ne peut pas bosser qu’à deux. Et c’est là qu’elles ont eu l’idée de créer le réseau NON, c’était en juin 2023.
En quoi consiste le réseau, quelles sont les actions que vous menez ?
Silwa Mallouh : Déjà, il y a un but de réseau, d’essayer de regrouper des professionnels qui sont sensibilisés, plus ou moins formés pour la prise en charge des femmes victimes de violences. Au final, des personnes victimes de violences. C’est-à-dire que dans la prise en soins, ça peut être aussi des hommes et évidemment des enfants.
Et puis le deuxième grand rôle, c’est la formation. Pendant les soirées avec les membres actifs, on aborde des thèmes divers et variés : sur la prostitution, sur la soumission chimique, sur la ménopause…
Floraine Monnot : Mais aussi, on propose d’intervenir dans des maisons de santé ou des centres de soins pour faire des soirées de sensibilisation. Charlotte et Caroline font aussi des formations plus denses, sur deux jours. Toutes les deux ont continué le cursus après le DU pour devenir formatrices. C’est pour ça qu’elles peuvent faire les formations qui sont prises en charge pour le personnel de santé par le développement professionnel continu.
Silwa Mallouh : Le but, c’est qu’il y ait de plus en plus de personnes référencées sur la carte de la Côte-d’Or avec les spécialités, les prises en charge de chacun, chacune. Cet annuaire est ouvert aux professionnels, pas aux patients. Par exemple, un professionnel qui cherche un psy formé aux violences, pourrait aller sur le site en adhérant pour aller voir l’annuaire et le rediriger. Ou alors, un médecin généraliste qui n’est pas du tout formé qui se dit “Ouh là là, qu’est-ce que je fais de ça ? OK, bon, je peux vous rediriger vers une consœur qui est formée.” Et c’est ouvert à tous les soignants, pas seulement aux médecins.
Sur le site, il y a aussi des fiches pratiques. Le professionnel peut les consulter pour avoir des réponses sur plein de sujets : prostitution, violence faite aux enfants, orientation immédiate, comment faire un signalement, vers quelles associations se tourner…
Comment vous arrivez à vous faire connaître, pour que les professionnels qui ont ce besoin, sachent que votre réseau existe et s’en servent ?
Silwa Mallouh : Au départ, ça a été beaucoup de mobilisation, beaucoup de prises de contact auprès des différentes associations qui sont en lien avec ce type de thématique. On travaille beaucoup avec eux. On est présentes aux assemblées générales de ces différentes associations pour se montrer. On va prendre contact avec, par exemple, la Maison des Femmes, avec le CHU… La première année, on a fait des sensibilisations lors de la journée contre les violences faites aux femmes (le 25 novembre) ou durant le mois de l’égalité à Dijon.
Ça nous prend quand même beaucoup d’énergie. C’était beaucoup pour le grand public aussi, et il y avait des pros qui venaient en plus. Maintenant, on se concentre plus sur les formations pros.
Combien de professionnels vous ont rejoint dans le réseau ?
Silwa Mallouh : Ça dépend. Il y en a eu qui venaient beaucoup au début, d’autres qui viennent seulement depuis récemment. On n’est pas non plus hyper nombreuses à chaque réunion, mais on commence à connaître pas mal de professionnelles de santé dans tous les secteurs.
Et vous avez dit “elles”, ce ne sont que des femmes qui vous rejoignent ?
Silwa Mallouh : Quand il y a eu le projet de la création de l’association, Caroline et Charlotte ont diffusé le mail de sollicitation aux ordres des médecins, aux ordres de sage-femmes, kinés, psychologues… Et en fait, il n’y a que des femmes qui ont répondu. Donc, on est toujours entre femmes, et puis d’une certaine façon, ça nous convient bien, parce que ça nous permet vraiment aussi d’échanger, tout en sachant que la majorité des violences sont commises par des hommes, et que ça peut être aussi des confrères. Finalement, aujourd’hui, on se dit, ce n’est pas plus mal, on n’a pas de doutes à avoir.
Mais est-ce que vous ne pensez pas que ça ferait aussi avancer si, justement, il y avait des hommes qui s’emparaient plus du sujet ?
Silwa Mallouh : On est bien d’accord que les violences, ce n’est pas un sujet de femmes, c’est un sujet d’hommes. Donc oui, c’est sûr que ça pourrait nous aider. C’est un sujet à débat.
Caroline et Charlotte donnent aussi des formations, et je crois que dans leur groupe, il y a des hommes qui ont participé à la dernière session. Oui, mais ils sont toujours très minoritaires. Sur 15 formé.es, il n’y en a toujours qu’un ou deux. Il y a quelque temps, Charlotte a fait une intervention auprès des médecins généralistes. Et puis en plein milieu, il y a deux ou trois hommes qui se sont levés, qui sont partis.
De ce qu’on a aussi eu comme retour de certains, c’est que c’est dur d’être un homme et d’entendre tous les chiffres, les violences, commises en majorité par des hommes. C’est 95 % d’hommes. C’est compliqué pour eux aussi, quand ils ne se sentent pas faisant partie de ce groupe. Et c’est aussi compliqué de se dire qu’on fait partie du même genre. Et du coup, de recevoir ça, ce n’est pas toujours évident pour eux.
Et vous, comment avez-vous eu envie de rejoindre ce réseau ?
Silwa Mallouh : Au départ, je connaissais déjà Charlotte Lallemand et Jessica Baudrot (la co-trésorière). Et elles m’avaient dit, il faut absolument que tu fasses partie de l’association et je suis allée à l’Assemblée générale de la fondation du réseau. Et moi, comme toutes les femmes ayant subi des violences dans ma vie et au travers de mon travail, je suis touchée par cela.
Suite à une période où j’ai habité au Maroc, où j’ai travaillé là-bas, j’ai pris en pleine face plein de violences : la violence obstétrique, la violence gynéco, la violence en PMA, la violence culturelle… Je suis rentrée de là en me disant, il faut absolument que je trouve un moyen d’aider les femmes, ça ne va pas. Je ne voulais plus rester là-bas dans ces conditions. Du coup, j’ai fait de la sexologie. Mais il manquait un truc. Et quand j’ai compris que c’était la partie sur la considération des violences et ce qu’on en fait, c’est devenu évident. L’antidote des violences, c’est le féminisme.
La première année au réseau NON a été hyper bouleversante parce que comme toutes, on s’est un peu pris dans la tronche la réalité en se disant, “ah mais oui, ça, c’était une violence, et ça aussi…” On a fait notre autothérapie par ce biais.
J’ai rencontré Floraine quand la maison de santé de Saint-Jean-de-Losne a ouvert, en octobre 2023. Les filles de l’association ont demandé à ce qu’on soit plus nombreuses avec le DU sur les violences. J’ai convaincu Floraine de le faire avec moi. C’était une belle aventure à faire à deux parce que toute seule, c’est pas facile. On passe des heures et des heures à parler de violences.
En quoi cette formation a changé votre pratique ?
Floraine Monnot : Ça ouvre vraiment un champ différent dans la médecine. Ça apporte un gros outil : avoir conscience de toutes les conséquences sur la santé des violences sur les femmes, notamment. Et ça permet de comprendre pas mal de choses, des symptômes qu’on n’arrive jamais à expliquer, qu’on n’arrive jamais à traiter, à guérir, ou des comportements.
Silwa Mallouh : Je crois que moi non plus, j’avais pas non plus imaginé à quel point ça changeait tout. Et maintenant, toutes les deux, c’est bien qu’on travaille ensemble dans la même Maison de Santé. On a beaucoup de patients en commun. Et là, parfois, quand on a une patiente qui arrive, on voit dans son regard, son attitude, dans certains symptômes : “Tiens, c’est le troisième déni de grossesse, ah bon ?” Violence. “Qu’est-ce que t’en penses ?” Violence. Et puis du coup, toutes les deux, on a la même lecture, on se comprend, on sait. Et les autres professionnels, parfois vont avoir un jargon plutôt violent par méconnaissance. Et du coup, maintenant, nous, on a aussi envie de partager cela !
Le réseau NON permet aussi ce partage entre vous en tant que professionnelles de santé ?
Silwa Mallouh : Oui, des fois d’avoir des avis supplémentaires et puis de savoir à qui on peut faire confiance montre qu’on est soutenus. Parce que sinon, on est très isolées, en libéral, si on est dans des situations comme ça et qu’on n’a aucun confrère, consœur, aucun collègue qui soit apte à comprendre ce qu’on raconte. La prise en charge des femmes victimes de violences est nécessairement plus disciplinaire. Parce qu’on ne peut pas tout faire toute seule. Ça a tellement d’impact qu’on ne peut pas tout gérer, que ce soit le côté médical, le côté psychologique, le côté social, le côté juridique et tout ce qui va avec. Il y a besoin de plusieurs personnes autour d’une femme victime de violences. Donc il y a ce côté aussi de réseau et pluridisciplinaire qui est important.
Si ce diplôme universitaire est si central à vos pratiques, pourquoi n’est-ce pas obligatoire quand on fait médecine ?
Rire des deux femmes.
Silwa Mallouh : Parce que qui chapeaute tout ça ? Les bonhommes ? En général, ils sont quoi ? Les paternalistes ? C’est eux qui tapent tout. Et puis voilà, c’est tout.
Les filles de l’association avaient voulu faire une intervention au département de médecine générale et ont les a averties que ça ne servait à rien.
Elles ont réussi à mettre en place une option sur inscription, que ce soit les médecins, les sage-femmes, les pharmaciens, c’est-à-dire tous les étudiants qui sont à la fac de médecine au début ont la possibilité d’y participer. Mais c’est une option, donc un choix.
Floraine Monnot : Pendant tout mon cursus, je n’ai jamais entendu parler de violence. Ça fait dix ans maintenant. Mais je trouve quand même, que malgré tout, la médecine se féminise. Je trouve qu’il y a beaucoup plus de médecins-femmes maintenant, de gynécologues-femmes et j’ai l’impression que ça aide à la sensibilisation.
Le site internet du réseau NON est accessible ici.
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