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Lysistrata Média

Former les adultes à l’égalité de genre auprès des enfants : la mission de Violaine Dutrop dans son association EgaliGone

En 2010, après plus d’un an de préparation  et avec le soutien d’amies proches, Violaine Dutrop crée l’association L’institut Egaligone. Inspirée par son vécu de mère et ses recherches sur le salariat, elle présente son projet à l’enseignante-chercheuse en psychologie sociale Christine Morin-Messabel, spécialiste de la reproduction dès l’enfance des stéréotypes de genre, qui apportera son expertise par la suite à plusieurs projets de l’association.

 

Egaligone encourage l’éducation égalitaire dès le plus jeune âge, depuis la région lyonnaise. Pour y parvenir, ses membres n’interviennent pas directement auprès des enfants, mais bien des adultes entourant ces derniers. La mission du collectif est d’amener les adultes à repenser leur positionnement éducatif pour ne pas façonner les enfants avec des normes de genres. Son action est au croisement des enjeux de domination adulte et de socialisation aux normes de genre. Dans cet entretien, Violaine Dutrop, fondatrice et présidente de l’association revient sur sa genèse et ses combats. Et si avant d’éduquer les enfants, on éduquait les adultes ? 

Lysistrata : Quelle est la genèse d’EgaliGone ? 

Violaine Dutrop : J’ai créé l’association à la suite de trois événements. Tout d’abord, j’ai fait un mémoire de master en droits humains sur l’articulation des temps de vie, sur le droit des salariés à choisir leur temps et leur droit de travail comme un droit de la personne. C’était peu après la loi des 35 heures. Les partenaires sociaux ne s’étaient pas du tout emparé, ou très peu, de l’égalité de genre et de l’égalité professionnelle. Mais quand il y avait des mentions sur ces sujets-là, c’était toujours : “l’entreprise ne crée pas d’inégalités. C’est l’école et la famille qui créent des inégalités entre les hommes et les femmes”

Ensuite, j’ai eu des enfants qui, par leur socialisation à l’école et dans la famille aussi, m’ont rapporté régulièrement des événements qui m’ont montré qu’il y avait beaucoup de choses à faire. Par exemple, une maîtresse leur demandait de faire telle activité pour les filles, telle autre pour les garçons, ou un livre à lire ou des exemples donnés en classe étaient pleins de messages sexistes.

Et puis, le troisième événement est arrivé quand l’une de mes filles a eu neuf ans. Là, elle est revenue avec une histoire qui m’a vraiment énervée. Un intervenant de la police municipale qui faisait de la sensibilisation à la sécurité routière, avait demandé à un garçon d’aider une fille qui ne savait pas remettre une chaîne de vélo. “Parce que les garçons savent tous remettre une chaîne de vélo…” Et il avait ignoré superbement la possibilité que des filles apprennent à le faire. Ma fille avait été hyper choquée, avec un sentiment d’injustice et elle avait demandé des justifications. 

Je me suis alors dit que j’allais créer une association pour montrer à l’ensemble du personnel éducatif et aux parents, que dès l’enfance, on peut agir pour donner les mêmes chances aux filles et aux garçons, leur apprendre les mêmes choses et qu’on leur doit le même degré d’autonomie. Ce n’est vraiment pas du tout normal qu’on ne les considère pas comme des êtres capables de la même façon. 

Quel a été le premier projet d’EgaliGone ? 

Notre premier projet a été de faire une grande enquête dans ma ville, à Bron (ndlr : dans la banlieue lyonnaise), sur la perception des adultes intervenant dans le domaine éducatif non scolaire sur les enfants selon leur genre. Et cette enquête a été super parce que c’était nouveau. On était en 2011, quand on a sorti cette enquête. Et on avait un partenariat avec l’université, Même si nous n’avons pas eu l’autorisation de la Ville de recueillir la parole des personnels municipaux, l’enquête a été bien accueillie par toutes les personnes qui ont bien voulu témoigner et donc, s’intéresser à leurs pratiques et à leurs regards. 

L’enquête est disponible et publique. 

Quelles sont les missions et actions d’EgaliGone ?

Nos missions sont d’encourager l’éducation à l’égalité dès le plus jeune âge, en mettant en lien les savoirs universitaires et les pratiques professionnelles ou personnelles puisque, évidemment, on englobe aussi la parentèle, c’est-à-dire toutes les personnes qui s’occupent d’enfants et qui n’ont pas forcément un rôle pro dans ce cadre-là, pour montrer comment les discriminations peuvent se produire et se reproduire sans qu’on en soit conscient et consciente.

 

Alors, ça ne veut pas dire qu’on ne fait que de la formation, puisqu’on crée aussi des outils. On mène d’autres types d’actions. On a toujours créé des événements, le dernier était un festival Mon Coeur, Mon Corps, Mes Choix en 2025. On a une bonne dizaine d’événements à notre actif, et on a toujours aussi fait de la veille, diffusé des savoirs, organisé des groupes de réflexion, etc. 

Pourquoi choisir d’agir auprès du public éducatif ?

La demande spontanée des gens, c’est d’agir auprès des enfants et non des adultes. Mais nous, on agit auprès des adultes. Mon expérience de parent et de formatrice montre que les adultes n’ont pas suivi de formation sur ces questions et que rien n’est intégré dans leur pratique pour faire de ce regard et de cette compétence, une compétence transversale dans leur vie professionnelle. Or, je ne vois pas comment des enfants pourraient accorder du crédit aux discours de l’école ou des parents s’ils ne sont pas modèles.

Donc, à mes yeux, c’est essentiel. Derrière une personne adulte qui est sensible et formée à ces questions-là, qui s’outille sur ces sujets, qui se questionne sur ces sujets, ce sont beaucoup plus d’enfants, dont l’adulte va s’occuper, qui recevront une éducation plus égalitaire.

L’Éducation nationale est-elle en retard sur le sujet ? 

On est devenu organisme de formation pendant plusieurs années. Je suis aussi intervenue à plusieurs reprises au sein du plan académique de formation du rectorat de Lyon pour former pas mal de personnels éducatifs.

La convention interministérielle de 2000 portait sur ces sujets-là au sein de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur. Donc, il y avait toute légitimité à agir. C’est aussi un objectif constitutionnel.

On a mené beaucoup d’actions de la crèche à l’université. On a fait ça à notre niveau. Il faudrait vraiment que l’Éducation nationale s’empare de ces sujets. À mon sens, le gros obstacle est la non prise en main de ce sujet à l’Éducation nationale au plus haut niveau. 

On ne valorise pas les métiers où il n’y a aujourd’hui pratiquement que des femmes et qui sont des métiers qui sont, en réalité, vus comme le prolongement de la sphère domestique et familiale. Donc, en fait, on n’y arrivera pas, parce que les gars vont continuer à penser que les femmes prennent leur place quand on ne valorise la mixité – sans y arriver – que dans les filières masculinisées et valorisées, comme les mathématiques et l’informatique. Les filles vont continuer à faire de l’entre-soi féminin dans des métiers qui les rassurent, parce qu’en fait c’est là qu’elles ont acquis leur valeur et qu’elles ont une place. Et du coup, très peu de filières sont mixtes. 

C’est essentiel d’organiser une mixité réelle partout et en même temps de remettre en cause tous les comportements problématiques, les rapports de domination présents dans des univers mixtes. Je perçois une évolution entre 2010 et aujourd’hui : maintenant, il est possible d’aborder ces sujets-là, c’est légitime d’agir dans l’éducation.

J’ai aussi travaillé dans mes interventions la lutte contre l’ensemble des discriminations parce qu’elles se reproduisent toutes de la même façon. Il n’y a pas que la question du genre.

Cette lutte est donc intersectionnelle ? 

C’est vraiment important de comprendre comment se fabriquent toutes les discriminations. Cela permet effectivement une intersectionnalité des luttes. Cela permet à tout le monde de comprendre que ce qu’on vit individuellement en tant que femme, en tant que personne racisée, en tant que personne vivant en situation de handicap ou en longue maladie. Et donc, c’est important de comprendre comment ces discriminations se construisent. Et après, nous, on va zoomer sur les questions de genre en montrant qu’elles croisent toutes les autres appartenances. 

On est vraiment scindé en deux dans la population. La façon dont on devient un homme ou une femme, nous attaque profondément au niveau de notre personnalité propre. Cela vient croiser les autres appartenances qui sont plus ou moins présentes dans notre vie. La bipolarité femmes-hommes, elle est permanente. Elle est permanente.

On nous renvoie tout le temps au fait qu’on soit un homme ou une femme. On nous renvoie tout le temps quand on est enfant, au fait qu’on soit une fille ou un garçon. C’est dans les magasins, c’est à l’école, c’est dans le sport, c’est dans les Jeux Olympiques. C’est partout. C’est vraiment à l’intersection de tout le reste, en fait.

Les filles ne sont pas les seules victimes de cette bipolarité de la société ?

Les garçons ne vont pas ou peu dans les filières éducatives et les filières de soin, donc ils développent peu leurs compétences dans ces domaines. Et pourquoi ? Parce qu’ils ne sont jamais encouragés à le faire et qu’ils ne voient autour d’eux pratiquement que des femmes jusqu’à leurs études supérieures ou au moins leur lycée.

Il faut que tous les métiers soient mixtes parce que tout ça, ça fait modèle.

Donc, mon approche, c’est une mixité partout et une intégration de la culture de l’égalité à toutes les étapes du système éducatif familial et professionnel. Ça veut dire aussi que quand on est parent, si on répartit les tâches de telle sorte que les femmes s’occupent de telles choses très genrées et les hommes de telles choses très genrées, on aura du mal à ce que nos enfants miment quelque chose d’égalitaire. Ils ne vont pas mimer quelque chose d’égalitaire si le foyer est inégalitaire.

Ça veut dire que les parents doivent aussi questionner leurs pratiques. 

Pourquoi les jeunes sont la priorité pour la société de demain ? 

Je n’ai pas du tout pensé que les jeunes étaient la priorité quand j’ai créé Egaligone. J’ai pensé que la priorité, c’était les adultes qui s’occupent des jeunes. Et les adultes qui s’occupent des jeunes, en réalité, c’est tout le monde. Ce sont des personnes qui réfléchissent à leur acte éducatif avec des enfants pour repenser leurs propres conditions d’hommes et de femmes. Donc, pour moi, agir auprès d’adultes qui ont une place dans l’environnement éducatif des enfants, que ce soit familial ou professionnel touche tout le monde.

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